Bien développer sa scène

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Bien développer sa scène

Message  Invité le Ven 24 Mai 2013 - 20:34

En conversant avec certains auteurs sur la chatbox et IRL, j’ai pris conscience qu’il n’était pas si évident que cela de donner à une scène la longueur qui lui convenait. «Je crois que je ne sais pas étaler mes scènes», ai-je lu. «Je ne sais pas quoi inclure !» ai-je entendu. Ces conversations auraient pu être passionnantes si seulement j’avais eu le temps de les poursuivre avec les intéressé(e)s. Malheureusement, j’ai été pris par le temps et obligé d’abréger.
Sachant que les personnes avec qui je n’ai fait que commencer à discuter ne sont sûrement pas des cas isolés, j’ai cru bon de faire cette fiche.

Vous souvenez-vous de mon roman fictif Maoues-Noz, que j’avais utilisé pour la fiche "le début d'un roman fantastique" ? Nous allons en «extraire» plusieurs scènes à narrer. Pourquoi plusieurs ? Parce qu’il n’y a pas une façon de développer une scène. Il y en a autant… que de scènes ? Non, n’allons pas jusque là.

Qu’est-ce qu’une scène ?

Elle peut être une action ou un ensemble d’actions, banales ou extraordinaires. Les actions se déroulent dans un cadre et seront les faits de personnages. Elles seront motivées par ce qui s’est passé lors d’une scène antérieure, par les caractères des personnages… Le cadre (à la fois le moment de la scène et son lieu), quant à lui, aura une atmosphère, variable ou non en fonction des actions.
Une scène sera racontée soit du point de vue d’un des personnages (point de vue qui peut changer en cours de scène : ne pas s’en priver si la scène est longue), soit du point de vue «omniscient» de l’auteur (ce que je n’aime pas trop, personnellement).

Récapitulons tout ce qu’il faut à une scène :

Une ou des actions
Un cadre (moment + lieu)
Un ou des personnages
Un point de vue, qui peut varier

Et une atmosphère, qui va lui donner non seulement son réalisme, mais aussi l’émotion qu’elle va dégager

Comment créer l’atmosphère ?

Avant tout, je vous conseille de lire et relire deux grands champions de l’atmosphère : John Steinbeck et Edgar Allan Poe. Leurs atmosphères sont très différentes (quoique la scène du tracteur dans Les raisins de la colère soit bien inquiétante), mais réussies à chaque fois.
Toni Morisson est également remarquable : elle parvient à donner à des cadres a priori pauvres, pour ne pas dire sordides, des atmosphères joyeuses.
Enfin, Stephen King sait alterner la vie quotidienne et l’effroi grâce à des atmosphères très contrastées.

Une fois que vous voici bien ressourcés par vos lectures, attelez-vous à votre scène.
C’est avant tout le cadre qui va déterminer l’atmosphère. Et un cadre est tout autant un moment qu’un lieu : le même lieu n’aura pas la même ambiance la nuit que le jour. Edgar Allan Poe en joue à merveille dans sa nouvelle Le scarabée d’or.
Pour le réalisme : Très important : le lecteur doit se croire dans votre scène. Tout sera dans les détails. Rappelons que l’écriture est un art qui parle aux cinq sens.
Vous avez lu la trame de Maoues-Noz ? Très bien. Vous savez donc quel rôle y tient Ielenna. Voici donc son personnage dans une scène de vie très ordinaire : elle suit un cours de maths dans le lycée de la ville où elle a emménagé. Je ne sais pas si la vraie Ielenna aimait les maths, mais pour son personnage, il se trouve que c’est oui.
Assise au premier rang de la salle, Ielenna notait le cours du professeur, indifférente aux bavardages derrière elle. L’heure passa. Une sonnerie retentit. Le professeur prononça les dernières phrases de la leçon, puis donna quelques exercices avant de libérer enfin les élèves, qui rangèrent rapidement leurs affaires et quittèrent la salle.
Vous croyez-vous dans une salle de cours ? Bof-bof… «C’est un peu court, jeune homme ! Vous eussiez pu nous dire bien des choses en somme !», tancerait Cyrano à la lecture d’un tel passage.
Comment étoffer ? Passons en revue les éléments de cette scène. Nous remarquons qu’ils sont bien trop vite évoqués.
À noter que nous évoluons dans un univers contemporain. Chaque élément sera à adapter à votre univers. Si notre lycée est sur une colonie spatiale en 2198 et que le professeur est un robot, à vous d’imaginer les éléments autrement.
La salle : Dans un lycée (Ielenna est ici lycéenne), les salles sont plutôt grandes. Les tableaux interactifs sont, à ma connaissance, encore rares (pour des raisons de budget) : nous allons donc privilégier un tableau ordinaire. Tableau qui, bien entendu, comporte des faux jours (qui n’a jamais levé le doigt pour dire «Je peux pas lire : ça brille !». Est-ce un matin d’hiver ? Un après-midi d’été ? Fait-il beau ou gris ? La lumière qui passe par les fenêtres (quelle taille ?) ne sera pas la même.
Ielenna notait le cours : Un stylo plume fait un léger bruit sur le papier. Nous allons supposer qu’Ielenna, soigneuse et prévoyante, utilise des stylos en bon état, ce qui nous dispensera des taches sur les doigts et les cahiers.
du professeur : Quel est le son de sa voix ? À quoi ressemble-t-il ?
indifférente aux bavardages : Tiens, j’ai pensé à cet élément dans cette version trop légère. Être plus précis
Une sonnerie retentit : Stridente ou douce ? Personnellement, de l’école primaire jusqu’à la Terminale, je n’ai connu que des sonneries stridentes…
Et maintenant, racontons la scène en mettant en relief ces détails :
Le soleil de ce début d’après midi inondait la salle beige par les grandes vitres, allumait de petits éclats sur le bois des tables. Ielenna, son visage studieux penché sur son classeur, notait le cours de Monsieur Paladin. Dans sa main aux gestes vifs, le stylo-plume grattait la feuille, semblait lui chuchoter la leçon. La classe, silencieuse, écoutait la voix claire et rapide du professeur de mathématiques, le fonctionnement des repères orthonormaux…
À la table voisine, Maddy et Kitsune murmuraient. Sans doute se plaignaient-elles de ce pan de tableau qui brillait, les gênait pour voir les quelques indications. On pouvait rêver… Elles bavardaient plus probablement de leurs prochaines sorties au cinéma, ou au restau…
– Oui, Mesdemoiselles ? s’interrompit Monsieur Paladin.
– Non, rien, excusez-nous, sourit Maddy.
Elle arbora un sourire à la fois poli, gêné et insolent.
– On suit, s’il vous plaît.
Il reprit son cours.
L’heure passa, Ielenna remplit quelques pages d’encre bleue.
Driiiiiiiiiiiing !!!!
L’heure de l’intercours, déjà. Des classeurs se refermèrent en lourds claquements.
– S’il vous plaît ! réprimanda Monsieur Paladin. Le cours n’est pas terminé !
Il donna les dernières indications sur les hyperboles, puis :
– Pour jeudi…
Les devoirs suivirent. Ielenna les nota dans son agenda, fourra ses affaires dans son sac.

Nous nous y croyons un peu plus, non ?

Là, nous avons recherché une atmosphère banale : cette scène n’est qu’une tranche de vie quotidienne.
Mais il existe bien d’autres atmosphères.
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Re: Bien développer sa scène

Message  Invité le Jeu 27 Juin 2013 - 18:39

Une scène inquiétante, par exemple ?

Je le répète : pour de telles scènes, relisez les nouvelles de l’ami Edgar (Allan Poe).

Le plus souvent, les auteurs «trichent» avec le cadre. En effet, les scènes inquiétantes se déroulent très souvent en pleine nuit et dans des lieux déserts. Le cimetière et le château abandonné font partie des plus fameux clichés, mais on trouve souvent des salons vides, des ruelles mal éclairées, des routes de campagne… Le cadre est déjà un bel avantage.

Chouette ! Je n’ai plus rien à faire ! Le cadre fait tout ! Enfin, chouette… J’étoffe ma scène comment, du coup ?
Encore faut-il le décrire efficacement, ce cadre. Et puis, il ne va pas tout faire non plus. Les personnages ressentent peut-être quelque chose, non ?

Voici donc un exemple de scène inquiétante.
Tochiro rentrait du cinéma. Comme chaque soir, ce marécage autour du sentier, si effrayant pour la plupart des gens, lui paraissait aussi familier que le jardin de ses parents. Surtout à la lueur de son smartphone. Cette application lampe était le top ! Et puis, ce chemin était le meilleur raccourci entre le village et la maison.
Elle entendit un bruit, pas habituel du tout en ce lieu. Une sorte de clapotis… Intriguée, elle s’en approcha. À la lueur de la pleine lune, une grande silhouette décharnée tordait quelque chose au-dessus de l’eau. Un grand tissu, dégoulinant…
Tochiro dirigea le faisceau du flash de son téléphone vers la forme. Une peau bien trop blanche apparut. Les mâchoires du visage osseux, les côtes et les hanches y dessinaient d’affreux creux et des saillies. Sur le grand tissu blanc, de répugnantes taches rouges s’étendaient…

Dans cette version inaboutie, je fais déjà remarquer un élément : j’explique ce que fait Tochiro sur un chemin en pleine nuit. Cette étape est indispensable pour la cohérence : que fait un personnage dans un cadre sinistre ? Est-il assez excentrique pour s’y rendre par plaisir ? S’y est-il perdu ? Y a-t-il été déposé de force ou à son insu ?
Deux choses sont à fuir si vous voulez que votre scène soit crédible :

  • La «force irrépressible», qui, comme le démontre Yves Ménard dans son célèbre article, n’est rien d’autre que la flemme de l’auteur.
  • Une raison illogique. Dans le film Mirrors, on confie au héros la surveillance d’un local brûlé et laissé à l’abandon. L’atmosphère de cet endroit est géniale, certes. Mais il y a un problème de scénario : pourquoi faire surveiller un local détruit ? C’est ridicule !

Sans cette étape, votre scène aura beaucoup de mal à paraître vraisemblable.

À présent, passons en revue les éléments de la scène :
«Tochiro rentrait du cinéma» : L’entrée en matière de la scène. Ce qui va la justifier. Mais ici, c’est un peu vague. Quel film est-elle allée voir ? L’a-t-elle aimé ? Bien entendu, la concision sera appréciée.
Le marécage : Le cadre. Il va falloir le développer… comme la classe de Monsieur Paladin ? Cette classe devait être banale, ce marécage doit faire peur.
La lumière du téléphone : Cet éclairage va être un élément important… pour la suite. Il va contribuer à l’atmosphère de la scène. C’est un élément à ne pas utiliser trop tôt.
(Suite prochainement)
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