[Art] Le théâtre médiéval

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[Art] Le théâtre médiéval

Message  Atissa le Jeu 27 Juin 2013 - 16:16

Salut à tous ! Alors bon, je me lance dans une petite série de fiches historiques sur des thèmes divers et variés... Celle-ci vient, à la base, d'interrigations d'un autre membre sur les pièces médiavales. Mais je me suis dit que ça pourrait peut-être s'avérer utile pour d'autres personnes, qui écriraient sur le Moyen-Âge et la culture médiévale...

Voilà... En espérant que ça pourra aider, ou du moins intéresser certains... ^^ 

Et puis alors n'hésitez pas à compléter, à donner vos avis, à me poser des questions si ça n'est pas clair, etc.
Bonne lecture ! :)


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Le Théâtre médiéval


Il existe des traces écrites ce ces pièces médiévales à partir du XVème siècle, très peu avant. On a bien des pièces de théâtre avant cette date, mais elles n'étaient transmises qu'à l'oral et en représentation, ou éventuellement retranscrites mais pas en tant que pièces de théâtre. Dans les rares cas où elles étaient écrites, c'était plutôt sous une forme narrative (mais avec 90 % de dialogue, et les 10 % narratifs ressemblaient fortement à des indications proches des didascalies, le tout était donc assez théâtral malgré tout). Par exemple on a le recueil Le Dit de Dame Jeanne. Il devait s'agir d'adaptations de farces en narration, pour qu'elles puissant accéder au statut d’œuvres littéraires. Mais à partir du XVème siècle environ, on conserve des pièces sous leur forme théâtrales.
Au Moyen-Âge, plusieurs mots se recoupaient pour désigner une même chose. «Farce» pouvait désigner diverses pièces de théâtre, et pas seulement des petites pièces comiques à histoire simple. Il pouvait même arriver qu'un mystère soit nommé «farce», ou «moralité» alors que chacun de ces deux termes renvoyaient à d'autres genres théâtraux précis. Une porosité des termes est notable.
Le théâtre était majoritairement versifié. Quelquefois avec des rimes très pauvres, mais en vers néanmoins. Même des farces franchement grotesques et scatologiques étaient rimées, l'effet devait en être pour le moins cocasse.
Une pièce était rarement jouée seule, mais elle se trouvait dans un ensemble. Par exemple, un spectacle écrit par Pierre Gringore (qui a inspiré le Pierre Gringoire de Victor Hugo) en 1512 enchaînait une «moralité», une «sotie» et une farce. Mais ces assemblages ne se faisaient pas au hasard, les genres se renvoyaient les uns aux autres, des systèmes d'échos thématiques ou littéraires entre les pièces étaient décelables. Par exemple, dans cette série de Pierre Gringore, les trois pièces mettaient en scène des allégories et fonctionnaient comme des critiques de la politique, et notamment des tensions entre le roi Louis XII et le pape Jules II. Un autre assemblage connu de pièces médiévales est Le Mystère de St Martin (1496) : un mystère qui alternait avec une farce découpée en plusieurs épisodes qui venaient se greffer à plusieurs moments sur la trame du mystère. Là encore, il y avait une véritable interdépendance entre les deux pièces même si à première vue les deux genres sont complètement opposés. Le comique de la farce influe sur le mystère et la réflexion autour de la religion, et inversement le mystère vient donner une sorte de morale à la farce. Donc, les farces n'étaient pas seulement qu'une excroissance, un mal nécessaire présent pour « tenir le spectateur en haleine et le récompenser » mais elle était justifiée par une véritable réflexion littéraire.
Voici maintenant, après ces généralités, un petit tour d'horizon des principaux genres théâtraux au Moyen-Âge :


* Les mystères

Ils constituaient le genre théâtral le plus élevé. Il s'agissait de pièces extrêmement longues, sur plusieurs jours parfois ! Et la mise en scène en était gigantesque et se voulait spectaculaire : beaucoup de personnages, de beaux costumes, des fois même des tentatives d'effets spéciaux, et souvent le mystère se jouait en procession, dans plusieurs lieux de la ville, avec souvent un terminus à l'église (ou au moins un passage par là pour une scène importante).
Les mystères étaient des pièces religieuses qui alternaient de très, très longues tirades de catéchisme à visée édifiante, des débats pieux (souvent bien orientés...), et des scènes un peu plus actives.
Ils mettant la plupart du temps en scène des épisodes de la vie du Christ ou des vies de saints. Mais pas n'importe quels épisodes : ce qui était le plus fréquemment joué, c'était la Passion du Christ, ou alors des vies de martyrs, avec donc exécution à la fin (moment où les gens étaient le plus attentifs, le public était même très chaud). Il est arrivé (mais de façon très exceptionnelle, deux ou trois fois tout au plus) que des condamnés à mort se voient confier le rôle principal : ils étaient donc réellement crucifiés, décapités ou autre à la fin de la pièce. On nota aussi un ou deux cas d'accident : des effets spéciaux loupés, et l'acteur du Christ ou du martyr réellement décédé... Un autre élément très surprenant est le fait que le passage du mystère où avait lieu la mise à mort était un moment très festif ! Le public, loin de compatir avec le saint condamné, se montrait plutôt complice avec les bourreaux et participait à l'humiliation du personnage central. L'exécution pouvait en outre donner lieu à des situations d'insultes au supplicié à la fois de la part du public et de celle des acteurs/bourreaux. Cette situation de rire et d'humiliation amenait souvent à la farce : il arrivait fréquemment que la scène de l'exécution du mystère soit suivie d'une farce. Un lien très ambigu entre religion et violence existait donc dans le mystère, et une relation tout aussi étrange du public au sacré (à la fois au dessus de l'homme par le divin, et en dessous par l'humiliation), au rire et à la violence, le tout mélangé. Toutefois l’Église ne réagissait pas mal à cela ! Ou plutôt elle devait fermer les yeux : ce caractère festif de la mise à mort était plus vu comme un défouloir, un moment cathartique nécessaire, que comme un blasphème. Et puis en contrepartie, le peuple était édifié par les passages de catéchisme, et par l'exemple du Christ ou du saint.
* Les moralités

Ce sont des spectacles un peu longs, mais pas autant que le mystère. Ce genre est un théâtre édifiant et sérieux, comme son nom l'indique. Il met en scène de façon massive des allégories qui débattent de sujets moraux, politiques, etc. Exemple de personnages de moralité : «la Mort» ; «le Peuple de France» ; «la Vertu» ; «la Punition Divine» ; etc. Ces pièces donnaient soit des réflexions générales sur le bien et le mal, soit des réflexions sur des thèmes très précis, des cas de politique actuelle. Par exemple une moralité portait sur la guerre franco-italienne et mettant en scène deux allégories, entre autres : «le peuple français» ; «le peuple italien».
* Les soties

Ce sont des pièces de longueur moyenne, plus que la farce mais beaucoup moins que le mystère. Elles mettent en scène des fous et constituent une satire politique et sociale. C'est le principe de l'inversion qui est au cœur de ce genre : le regard du fou se donne comme norme. En effet, un peu comme avec le personnage du bouffon, du fou du roi, dans la sotie la folie se révèle en fait être une forme de lucidité, et parce qu'elle est folie elle peut en profiter pour dire certaines choses. Mais toujours de façon plus ou moins comique et détournée bien sûr ! On ne pouvait pas accuser directement le pape par exemple, et encore moins le roi et la noblesse (qui finançaient les spectacles).
* Les farces

Leur définition est un peu problématique, mais en gros on peut dire qu'il s'agit de pièces courtes à intrigue simple, et à visée comique. Elles ont été longuement méprisées et mises de côté par les études d'histoire littéraire, étant considérées comme un genre abaissant, populaire. Malgré tout, elles ont une certaine esthétique, une idéologie ambiguë, et une fonction libératrice par le rire.
Les personnages sont stéréotypés. On retrouve par exemple le prêtre lubrique, la femme légère et naïve ou au contraire la femme très rusée, la vieille qui donne ses conseils fourbes aux femmes plus jeunes pour tromper leurs maris, etc.
Les principaux procédés littéraires des farces : le double langage (sens premier / sens sexuel surtout, et certaines pièces ne tenaient d'ailleurs que là dessus, comme La Farce des femmes qui font rembourrer leurs bas et celle des Femmes qui font récurer leurs chaudrons, apprécions les métaphores... xD), la caricature, le comique de répétition, des actions violentes qui déclenchent le rire cathartique (on a souvent des personnages battus sur scène), la scatologie, les situations de tromperie. On retrouve aussi dans quasiment toutes les farces le triangle carnavalesque : nourriture, alcool, sexe. Enfin les insultes fusent dans ce genre théâtral (là encore, à connotation sexuelle plus ou moins déguisée la majeure partie du temps) et des crescendos dans la violence ou l'humiliation sont récurrents.
Hypothèse sur les conditions de représentation :
Les farces étaient jouées dans la rue, en place publique (comme tous les autres genres théâtraux, sauf le mystère qui est itinérant) et elles reposaient sur une économie de moyens. On les jouait sur un échafaud, sur lequel un rideau délimitait la scène de l'espace de coulisses. La pièce se joue le long du rideau. Aucune utilisation n'est faite de la profondeur de l'espace scénique, mais le jeu explorait uniquement la longueur de la scène, avec une juxtaposition conventionnelle des lieux. Par exemple à gauche : la maison, à droite : l'extérieur, mais rien pour séparer les deux, le spectateur a à imaginer la limite, mais cela se fait de façon automatique (un peu comme la convention du «quatrième mur»).
Une étymologie obscure. Deux hypothèses pour la dénomination «farce» :
- une métaphore culinaire mais aussi sexuelle. «farcir quelque chose». D'ailleurs, les farces ont toujours un aspect hautement sexuel, presque toutes tournaient plus ou moins clairement autour de ce thème. On peut aussi penser au fait qu'en cuisine, la «farce» garnit autre chose, or au Moyen-Âge, les farces venaient souvent «garnir» des pièces plus longues comme les mystères.
- «farce» renvoie aussi à un élément cosmétique = une poudre pour faire gonfler la chevelure, ou encore «fard». Une idée d'artifice, de duperie, réside donc dans cette étymologie. Et on retrouve la métaphore sexuelle : bourrer, gonfler... Cela est éclairant quand on sait que les farces sont très fréquemment fondées sur des jeux de tromperies, et tout particulièrement de tromperies sexuelles.
Les trois thèmes majeurs des farces :

- la confession devant un prêtre (thème très exploité, extrêmement propice à l'effet comique, avec un jeu d'ambivalence entre rire et sacré). Au XIIIe siècle est abandonnée la confession en public, elle devient oraculaire (seul avec le prêtre) : cet acte acquiert une potentialité très théâtrale avec la question du secret. Par exemple on a la farce La Confession de Margot la bénigne. Elle est marquée par un double jeu permanent entre une simple confession et une scène sexuelle, avec jeux de mots et actes ambivalents. C'est un jeu permanent entre le dit et le voilé, l'explicite et l'implicite, auquel nous avons affaire. En outre, il y avait là une possibilité au XVe siècle, au tout début des divisions au sein de la chrétienté, de lancer de petites piques contre le catholicisme par l'intermédiaire des farces (en sous-entendant la manipulation du peuple ignorant par les prêtres, etc). L’Église était gênée par ce genre de pièces : an 1545 tombent des mesures de répression à l'encontre des acteurs qui vont durer jusqu'à la fin de l'Ancien Régime (cf. Molière). Mais cela n'empêchait pas les pièces pour autant, et les autorités religieuses préféraient fermer les yeux puisque d'une certaine façon, le divertissement théâtral canalise le peuple, et puis la religion, si elle voulait s'imposer et toucher les gens, devait faire bon ménage avec la culture populaire, voire des restes de paganisme.
- la guerre des sexes (oppositions mari / femme avec éventuellement un renversement carnavalesque des rapports de force traditionnels, ou alors une rivalités des femmes entre elles ou quelquefois des maris entre eux). Par exemple dans la Farce de Celui qui se confesse à sa voisine, on assiste à l'union des femmes contre le mari de l'une d'elles : Une femme X se déguise en prêtre pour soutirer au mari de la femme Y l'aveu de son adultère. Mais apparaît aussi (comme quelquefois dans les farces) le procédé de l'arroseur arrosé : la femme X, déguisée et à l'origine de la ruse, apprend que l'homme a trompé son amie Y avec sa propre fille, la fille de X. La farce a un discours très ambivalent sur les femmes, à la fois libérateur (les femmes sont souvent très astucieuses dans les farces, plus que les hommes, et elles ne sont pas là uniquement pour le plaisir sexuel du mari, elles peuvent avoir le leur de façon indépendante) et misogyne (si le rapport de forces est inversé, si la femme l'emporte souvent, c'est par un défaut : elles sont dépeintes en traîtresses, en fourbes, etc. Et elles sont présentées comme superficielles et toujours insatisfaites sexuellement.)
- l'humiliation comme moteur du rire dans la farce. La question du rapport au corps est fondamentale. Que ça soit le corps scatologique... Montrer par exemple des personnages se ridiculisant en pétant, etc, voire en se retrouvent à manger des excréments à leur insu. Ainsi dans la Farce des Femmes qui font bâter leurs maris aux corneilles, un des personnages est humilié par son épouse qui lui ordonne de lui ramener une plante avec les dents : il est à genoux dans l'herbe, il broute comme un animal, et avale un excrément... Mais aussi le corps infirme, qui est motif de dérision et d'humiliation. On connaît la tendresse du Moyen-Âge à l'égard des marginaux, des mendiants et des malades/infirmes (au pire des parasites, au mieux des bouffons pour s'amuser). La représentation de l'infirmité était liée au ridicule, voire à la scatologie. On connaît par exemple la Farce de l'aveugle et du boiteux : les deux personnages décident de se compléter, l'aveugle prend le boiteux sur son dos, et ce dernier guide son compagnon. Mais l'aveugle se plaint que le boiteux est trop lourd et lui demande de s'alléger en déféquant.......

* Sources :


=> Essentiellement : lecture de diverses anthologies de farces et fabliaux du Moyen-Âge (certaines sont disponibles sur le net)
=> Cours de "littérature médiévale" de Licence 3

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Atissa
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