[Histoire] Une petite histoire du handicap et de la difformité, à partir d'extraits littéraires

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[Histoire] Une petite histoire du handicap et de la difformité, à partir d'extraits littéraires

Message  Atissa le Jeu 3 Sep 2015 - 13:30

Eh bien voilà, on en parlait il y a un certain temps avec quelques personnes ici, j'y réfléchissais plus ou moins depuis la création du débat sur le handicap et le folie dans nos œuvres, je m'interrogeais. C'est lancé, je suis heureuse de présenter cette série de petites fiches qui je l'espère pourra vous donner des idées, ou au moins vous intéresser. C'est essentiellement la difformité, et la maladie physique que ce topic traitera. Je garde sous le coude l'idée d'une histoire littéraire et philosophique de la folie et des handicaps mentaux pour une autre série de fiches, si cela vous branche. (Les références bibliographiques viendront à la toute fin du dossier, si elles ne sont pas mentionnées au fil de l'exposé.)

bandehaute

Oyez, entrez dans cette grotte étrange, petit florilège de textes autour d'une des thématiques dans lesquelles je me spécialise. Je proposerai donc ici une série d'extraits plus ou moins longs, classés par périodes, et que j'essaierai de commenter un peu au passage pour donner quelques pistes quant à l'histoire des personnes difformes, ainsi que l'évolution de leur traitement aussi bien social qu'intellectuel ou artistique. Ce dossier mêlera à la fois littérature, histoire et un peu de philo et d'art.

Et n'oublions pas que les gens trop normaux sont peut-être des œuvres d'art qui n'ont pas réussi...

Plus sérieusement, n'hésitez pas à réagir, à compléter, ou à demander des précisions !
A présent, bienvenue dans la Cour des Miracles.

¤     ¤     ¤     ¤     ¤


I. L'Antiquité. Premiers jalons et continuités dans les siècles suivants.

Platon, dans 'La République' a écrit: « Les enfants des gens mal conformés, ou s'ils sont infirmes parmi les autres, on les cachera dans un lieu mystérieux comme il se doit. »

Aristote, dans 'La Politique' a écrit: « Quant à l’exposition et à la nourriture des enfants, il faut une loi interdisant de nourrir aucun infirme ; et pour la natalité excessive, si la disposition des coutumes l’empêche, qu’on n’expose aucun des enfants ; il faut en effet limiter le nombre des naissances. »

=> Deux grand philosophes qui ne sont pas en reste dans la promotion de pratiques qui traverseront les siècles... Toute l'Histoire a été plus ou moins marquée par l'éradication des corps défaillants. On connaît aussi le sort radical qui leur était réservé chez les Spartiates : ils étaient précipités du haut d'une falaise. Mais ces éliminations n'avaient que rarement une valeur superstitieusehormis sur l'extrême fin du Moyen-Âge et au XVIe siècle où les personnes infirmes et difformes étaient associées au Diable et au péché. Ces exécutions étaient pratiquées dans l'unique but de préserver les qualités physiques du peuple. Une surprenante exception néanmoins du côté des Égyptiens de l'Antiquité : on a retrouvé des corps d'infirmes ou de ''monstres-humains'' luxueusement embaumés et diverses autres traces qui laissent penser que ces invalides pouvaient être intégrées... et même vénérées. L'immense majorité des dieux de l’Égypte ancienne d'ailleurs ne sont-ils pas des créatures monstrueuses ?

=> Durant le Moyen-Âge et l'Ancien-Régime, on connaît une forte mortalité infantile, commençant à baisser au XVIIIe siècle. Donc le corps de l'enfant fragile est toujours peu considéré. Quand déjà il survit, il est souvent abandonné, soit aux ''enfants trouvés'', soit dans des établissements religieux. Au Moyen-Âge, surtout jusqu'au XIIIe siècle, énormément de novices des monastères étaient des infirmes. Étonnement, ils sont souvent des enfants de la noblesse : à l'époque médiévale, l'éducation nobiliaire est martiale (chasse, exercices physiques). Si les nobles ont des enfants handicapés, ils les offrent fréquemment aux monastères. Ainsi, en 1161, la plupart des moines de l'abbaye d'Andernes sont boiteux, borgnes, manchots, aveugles... mais tous nobles. Les moines ont cherché à lutter contre cette tendance pour que les monastères ne se transforment pas en hôpitaux ou en asiles.

=> Les textes de jurisprudence témoignent d'un malaise et des difficultés des législateurs à organiser une bonne réglementations des abandons. Les lois ne cessent de changer, de progresser, de régresser, de tenter une protection des enfants laissés, tout en ne leur trouvant pas vraiment de place. En 1566, l'ordonnance de Moulins met à la charge de chaque paroisse les enfants exposés et abandonnés. Saint-Vincent-de-Paul créera ensuite en 1640, à Paris, des hôpitaux pour les enfants trouvés. Au XVIIIe siècle est inventé le principe du ''tour'', pour permettre aux parents qui abandonnent leurs enfants de garder l'anonymat, l'abandon étant encore considéré comme un crime.

=> Socrate, Ésope, Homère, Héphaïstos... Malgré le traitement peu enviable réservé aux infirmes, on a une fascination pour l'invalidité – comme marque d'élection, aux yeux des auteurs, et parfois de la religion. Ainsi, le dieu boiteux est celui qui maîtrise le feu et les entrailles de la terre. L'aveugle a un savoir et des visions prophétiques. Cet imaginaire de l'aveugle en génie reste présent dans toute la littérature : Homère, Tirésias, Dea dans L'Homme qui rit (on y reviendra), Gertrude de La Symphonie pastorale de Gide, Nydia... Le grand fabuliste Ésope est boiteux et bossu, etc. Plus encore qu'une compensation, c'est un signe de singularité qui doit forcer à l'admiration autant qu'au respect de ce qui nous dépasse. Socrate est aussi réputé très laid, comparé à un Silène (un satyre monstrueux) par Alcibiade dans Le Banquet.

La légende d’Ésope a écrit: Maxime Planude, auteur byzantin du XIIIe siècle, a écrit une Vie d’Ésope, que La Fontaine a adapté en La Vie d'Ésope le Phrygien. Selon ce récit : « Ésope était le plus laid de ses contemporains ; il avait la tête en pointe, le nez camard, le cou très court, les lèvres saillantes, le teint noir, d’où son nom qui signifie nègre ; ventru, cagneux, voûté, il surpassait en laideur le Thersite d’Homère ; mais, chose pire encore, il était lent à s’exprimer et sa parole était confuse et inarticulée. »

« Tout le récit de la vie d'Ésope est parcouru par la thématique du rire, de la bonne blague au moyen de laquelle le faible, l'exploité, prend le dessus sur les maîtres, les puissants. En ce sens, Ésope est un précurseur de l'anti-héros, laid, méprisé, sans pouvoir initial, mais qui parvient à se tirer d'affaire par son habileté à déchiffrer les énigmes. ». (Karl Canvat et Christian Vandendorpe, La fable : Vade-mecum du professeur de français).
=> Un bon résumé de l'image de l'handicapé à travers la littérature. Mais toujours avec cette dimension comique ou grotesque dans les textes de l'Antiquité et du Moyen-Âge, même encore du XVIe siècle.


Ésope:



Ésope, dans un livre allemand de 1479.


=> Quand le christianisme commence à s'en mêler... Outre les accusations de diablerie, de marque du péché, de "châtiments ou avertissements divins" pesant sur les gens handicapés (on en parle un peu plus longuement dans les parties sur le Moyen-Âge et le XVIe siècle), l'on a aussi des pensées religieuses déjà beaucoup plus raffinées, faisant preuve de questionnement, d'humilité et de curiosité plutôt que de condamnation. L'un des exemples les plus fameux :

Saint-Augustin, dans 'La Cité de Dieu' a écrit: Quoi qu'il en soit, quelque part et de quelque figure que naisse un homme, c'est-à-dire un animal raisonnable et mortel, il ne faut point douter qu'il ne tire son origine d'Adam. […] La raison que l'on rend des enfantements monstrueux qui arrivent parmi nous peut servir pour des nations tout entières. Dieu, qui est le créateur de toutes choses, sait en quel temps et en quel lieu une chose doit être créée, parce qu'il sait quels sont entre les parties de l'univers les rapports d'analogie et de contraste qui contribuent à sa beauté. Mais nous qui ne le saurions voir tout entier, nous sommes quelquefois choqués de quelques-unes de ses parties, par cela seul que nous ignorons quelles proportions elles ont avec tout le reste.

On a affaire à une pensée d'une étonnante modernité dans ce passage. Un relativisme qui inspirera Montaigne (on y viendra) et qui inclut infirmes et les gens difformes dans un agencement du monde qui nous dépasse. Ici, l'infirme rappelle l'homme à la méditation, à la modestie mais aussi à la recherche intellectuelle et à la découverte. On note cependant le fantasme resté très longtemps en circulation, selon lequel des peuples orientaux entiers seraient des races de gens monstrueux (sciapodes, cyclopes, siamois...). La crainte pour l'inconnu à grand échelle - les contrées du bout du monde, les autres peuples... - est exprimée dans la représentation de ces peuples par ce qui nous effraie à notre échelle : les "monstruosités humaines".

Les peuples difformes:



Une représentation, à la toute fin du Moyen-Âge, dans le Livre des Merveilles, de l'hypothèse de Saint-Augustin quant aux races monstrueuses. Malgré son caractère saugrenu, il s'agit déjà là d'un progrès par rapport à d'autres pensées = l'infirme n'est pas une erreur, il appartient bien à un plan divin et n'est que l'image de ce qui nous est inconnu, dans nos limites et notre finitude humaine.


Le Moyen-Âge va reprendre, affiner, parfois déformer ces idées diverses, et y ajouter une dimension profondément chrétienne. Le panorama n'est bien sûr pas exhaustif, alors n'hésitez pas à partager d'autres références ou à me poser des questions.

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Dernière édition par Atissa le Jeu 3 Sep 2015 - 13:33, édité 1 fois
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Message  Atissa le Jeu 3 Sep 2015 - 13:32

II. L'infirme et le "monstre" au Moyen-Âge.

Le théâtre comique est le lieu de prédilection pour la représentation des personnes disgraciées, durant l'ensemble du Moyen-Âge. La farce tout particulièrement. Voici l'un des exemples les plus connus :

Anonyme, dans 'La farce du boiteux et de l'aveugle', retranscription vers 1460 a écrit: Sur l'échafaud, terme qui désigne ici de vastes tréteaux, là où est joué le mystère de Saint-Martin, l'arrière de l'espace scénique est occupé par les moines à genoux, qui prient en silence près du corps du saint qui vient de mourir. Paraissent sur le devant du tréteau un aveugle et un boiteux, chacun de leur côté.

L'aveugle. (s'adressant au public) L'aumône au pauvre malheureux, qui jamais n'a pu voir la clarté du jour.
Le boiteux. (même jeu) Faites quelque bien à un boiteux, que la goutte empêche de marcher.
L'aveugle. Hélas ! Je mourrai ici sans doute, par manque de serviteur pour me guider.
Le boiteux. Je ne peux plus avancer. Mon Dieu, soyez mon protecteur !
[…]
L'aveugle. Pour me rendre un grand service, ne trouverai-je pas un valet ? J'en eus un bon, quand il vivait.

[Ils se perçoivent finalement l'un l'autre et engagent le dialogue, envisageant une entraide.]

L'aveugle. De peur que je ne tombe, il vaut mieux que j'aille à quatre pattes ? Vais-je bien ?
Le boiteux. Droit comme une caille. Tu seras bientôt devant moi.
L'aveugle. Quand je serai arrivé près de toi, tends-moi la main.
Le boiteux. Oui, je le ferai, sur ma foi. (L'aveugle s'écarte quelque peu par maladresse) tu ne vas pas droit ; tourne-toi un peu.
L'aveugle. Par ici ?
Le boiteux. Plus sur la droite.
L'aveugle. Ainsi ?
Le boiteux. Oui.
L'aveugle. (qui arrive enfin auprès du boiteux) Je n'en peux plus. Puisque je te tiens, mon beau maître, veux-tu ? Mets-toi sur moi. Je crois que je te porterai bien.
Le boiteux. Il faut que je m'y applique. Moi, je te guiderais. (Il répète plusieurs fois la manœuvre jusqu'à ce qu'il parvienne à monter sur le dos de l'aveugle et à s'y tenir stable)
L'aveugle. Es-tu bien ?
Le boiteux. Oui, pour tout vrai. Garde-toi bien de me laisser choir.
L'aveugle. S'il m'arrive de le faire, je prie Dieu que le malheur tombe sur moi. Mais toi, conduis-moi bien.
[…]
L'aveugle. Diable ! Tu pèses lourdement. D'où cela vient-il ?
Le boiteux. Mais non, je suis plus léger qu'une plume, Ventrebleu !
L'aveugle. Tiens-toi bien, si tu veux que je te maintienne droit. Palsambleu ! Jamais enclume de maréchal-ferrant ne fut aussi pesante que toi. D'où cela vient-il ?
Le boiteux. Et moi, j'affirme qu'il n'y a jamais eu de charge plus agréable que celle que tu as maintenant. (à ce moment, le boiteux lance un gros et long pet)
L'aveugle. Plus déplaisant au contraire ! Il doit y avoir au moins trois mois que tu n'as pas chié.
Le boiteux. Quel régal pour moi ! Il y a, par Saint-Nicolas, six jours que je n'ai pas fait mes besoins.
L'aveugle. Eh ! Tu te moques de moi ? Par mon serment, tu vas descendre et tu iras faire quelques belles crottes.
Le boiteux. Ça me convient bien, pourvu que tu attendes que je sois revenu.
L'aveugle. Oui, oui, entendu !

(le mystère reprend. À la fin de l'épisode, le boiteux descend et se retire derrière le rideau du fond. Il sera alors informé de la mort de Saint-Martin. L'aveugle reste sur place, sur le devant du tréteau, attendant que son compagnon revienne, mais à l'écart pour permettre le dernier tableau du mystère.)

[les deux infirmes entendent alors la procession du corps du saint qui se rapproche. Ils espèrent d'abord un miracle, mais la boiteux rend rapidement compte que s'il guérit, il ne pourra plus bénéficier des dons des bienfaiteurs et être un ''parasite'' jouisseur.]

Le boiteux. Si tu étais guéri, je parie qu'en peu de temps tu le regretterais. On ne te donnerait plus que du pain. Jamais tu n'aurais rien de friand.
L'aveugle. J'aimerais mieux qu'un grand malheur me tombe dessus, qu'on me taille sur le corps de quoi faire des courroies, plutôt qu'on m'ait rendu la vue !
Le boiteux. Notre bourse en peu de temps sera dénuée d'argent.

[la fin de la farce met en scène une sorte de course-poursuite entre la procession des reliques du saint et les deux invalides qui veulent échapper au pouvoir de Dieu. Ils fuient le saint, puis l'église. Le duo se dirige vers la taverne.]

L'aveugle. J'y vais bien souvent sans même avoir besoin qu'on m'y guide.

[l'aveugle continue sa course avec le boiteux sur son dos. Dans la précipitation, on a droit à quelques chutes. La procession les a finalement rattrapés. un miracle se produit.]

L'aveugle. (Qui est guéri.) à ce sens, je suis bien redevable. Ah ! Je vois ce que jamais je n'ai vu. J'étais bien sot, je l'assure, de m'être écarté de lui [le saint], car il n'y a rien au monde à mon avis qui vaille de voir la clarté du jour.
Le boiteux. (se rendant compte lui aussi qu'il est guéri) Que le Diable emporte ce saint ! Je me serais bien passé d'être venu en ce lieu ! Hélas ! Je ne sais plus que faire : il me faudra mourir. De douleur, je m'en meurtris la face (il fait mine de s'égratigner le visage), maudit soit ce fils de putain !


=> Il existe des traces écrites de ces pièces médiévales à partir du XVème siècle, très peu avant. On a bien des pièces de théâtre durant le Moyen-Âge, mais elles n'étaient transmises qu'à l'oral et en représentation, ou éventuellement retranscrites sous une forme narrative (90 % de dialogue, et les 10 % narratifs ressemblaient fortement à des didascalies, le tout était donc assez théâtral malgré tout). Par exemple, on a le recueil Le Dit de Dame Jeanne : des adaptations de farces, en forme narrative pour qu'elles puissant accéder au statut d’œuvres littéraires. Mais à partir du XVème siècle, on conserve des pièces sous leur forme théâtrales.
=> Au Moyen-Âge, plusieurs mots se recoupaient pour désigner une même chose. "Farce" pouvait renvoyer à diverses pièces de théâtre, et pas seulement des comiques. Les farces étaient souvent des intermèdes dans les représentations des Mystères. Une pièce était rarement jouée seule, mais elle dans un ensemble. Par exemple, un spectacle écrit par Pierre Gringore (qui a inspiré le Pierre Gringoire de Victor Hugo) en 1512 enchaînait une "moralité", une "sotie" et une "farce". Les volets se renvoyaient les uns aux autres : le comique de la farce influait sur le mystère et la réflexion autour de la religion, et inversement le mystère donnait une morale à la farce. Les farces n'étaient donc pas seulement qu'une excroissance, un mal nécessaire présent pour tenir le spectateur en haleine.
=> L'idéologie de la farce est ambiguë, mais elle est surtout là pour offrir une libération par le rire. Les personnages sont stéréotypés. On retrouve par exemple le prêtre lubrique, la femme légère et naïve ou au contraire la femme très rusée, la vieille qui donne ses conseils fourbes aux femmes plus jeunes pour tromper leurs maris, etc. L'humiliation est un des plus importants moteurs du rire dans la farce. La question du rapport au corps est fondamentale. Que ça soit le corps scatologique... Montrer par exemple des personnages pétant, mangeant des excréments, etc. Mais aussi et surtout le corps infirme, qui est motif de dérision et d'humiliation. On connaît la tendresse du Moyen-Âge à l'égard des marginaux, des mendiants et des malades/infirmes (au pire des parasites, au mieux des bouffons pour s'amuser). La représentation de l'infirmité était liée à la scatologie. Elle fonctionne comme une purge pour une société qui méprise les "bouches inutiles", et est souvent décontenancée devant les êtres difformes. La religion, en particulier. Le rire est aussi, bien sûr, une catharsis qui défoule et unit les spectateurs dans une complicité aussi bien que dans une morale commune, et contre un bouc-émissaire.

=> On retrouve des portraits peu flatteurs des gens difformes dans l'écriture fictionnelle, où ils sont chargés de symboles : les romans, et même les chansons de geste sont peuplés d'êtres à la fois humains et mêlés d'autres règnes, tantôt avec une progression vers le monde divin, tantôt avec une régression vers le règne animal. Entre "l'ange et la bête".
=> L'imaginaire médiéval se nourrit des deux éléments essentiels pour fixer la place des êtres disgracieux ou monstrueux : les lieux à la marge des codes sociaux, et les lieux hostiles, voire rattachés au centre de la Terre, à l'Enfer, ou aux lieux des origines. Forêts, déserts, mers, grottes et sous-sols sont les lieux assignés aux créatures différentes. Par ailleurs, beaucoup de monstres humains et d'êtres difformes du Moyen-Âge sont nés de lecture souvent libre des récits bibliques, et mêlée aux mythes païens mais aussi à l'imaginaire gréco-romain et nordique, le tout donnant des récits fabuleux, parfois mélangés à un genre considéré comme plus ''élevé'' et ''sérieux'' : la chanson de geste. L'exemple le plus parlant d'une telle hybridité est la Bataille Loquifer, ou encore le Chevalier au lion de Chrétien de Troyes, qui met en scène deux portraits d'individus difformes. Le style même s'y fait hypertrophique, monstrueux, et hybride.

Chrétien de Troyes, dans 'Yvain, ou le Chevalier au lion' (traduction en français contemporain) a écrit: Un rustre, qui ressemblait à un Maure, d'une laideur et d'une hideur extrêmes, si laid qu'on ne saurait le décrire, était assis sur une souche, une grande massue à la main. Je m'approchai du rustre, je vis qu'il avait une tête énorme, plus grosse que celle d'un roncin ou d'une autre bête, des cheveux en mèches, un front pelé, qui avait plus de deux mains de large, des oreilles moussues et immenses, comme celle d'un éléphant, les sourcils énormes, un visage plat, des yeux de chouette, un nez de chat, une bouche fendue comme celle d'un loup, des dents de sanglier, pointues et rousses, une barbe noire, des moustaches en broussailles et le menton soudé à la poitrine. Enfin, une échine longue, tordue et bossue. Il était appuyé sur sa massue, habillé d'un vêtement extraordinaire, ou n'entrait ni lin ni laine. C'était une peau de taureau ou de bœuf, nouvellement écorché, qu'il avait attaché à son cou.

[...]

Cependant qu'il [Yvain] attend, arrive à vive allure le géant avec les chevaliers prisonniers. Il portait au cou d'un pieu carré, énorme et pointu, dont il les frappait souvent. Ils n'avaient sur eux aucun vêtement qui vaille, en dehors de chemises sales et répugnantes. Ils avaient les mains et les pieds étroitement liés de cordes, et était assis sur quatre rosses boiteuses, chétives, maigres et épuisées. Ils arrivent le long d'un bois. Un nain bouffi comme un crapaud avait noué leurs chevaux par la queue et, passant de l'un à l'autre, il ne cessait de les frapper avec un fouet à quatre nœuds, ce qu'il prenait pour une prouesse. Il les battait jusqu'au sang.


On remarque que les trois figures difformes sont rattachées à la forêt ou aux souterrains, aux profondeurs de la terre, lieux de prédilection des monstres. Mais on note autant de fascination que de crainte devant ces lieux, qui peuvent renvoyer tout autant à l'Enfer aux figures de monstres géniaux (Héphaïstos, par exemple). Le portrait est marqué par l'hypertrophie, l'amplification et l'hybridation. Celle-ci associe des animaux marqués négativement (le chat, sauvage, parfois détenteur de pouvoirs maléfiques, animal des sorcières) avec un animal positif : le cheval, grand compagnon de l'homme au Moyen-Âge, et surtout du chevalier. Cette association paradoxale peut dire l'ambivalence du monstre, qui n'est pas seulement un être obscur à écarter ou dont il faut se moquer, mais qui peut être à craindre. Da,s ces deux portraits, l'homme difforme est également assimilé au "sauvage" (par son comportement se son accoutrement). Cela laisse bien sentir le lien opéré par la réflexion médiévale entre difformité et altérité. Est monstrueux ce qu'on ne connaît pas, ce qui est loin de nous aussi bien en termes d'espèce que de culture. Un peu à l'image du Japon traditionnel, "l'Empire des signes" comme l'écrit Barthes, tout est symbolique dans les textes médiévaux, mais ces signes sont sans cesse ambivalents. Il en va de même avec les portraits des êtres difformes.

=> Les textes dévoilent aussi l'intérêt du Moyen Âge mais également de la Renaissance pour la recherche des origines du monstre. Dans certains textes, l'infirme ou le monstre est conscient de sa disgrâce, de son morcellement, et témoigne de sa volonté de reconstitution d'un corps droit, originellement divin. C'est le cas de l'aveugle à la fin de la pièce ci-dessus, heureux de retrouver la lumière (aussi bien physique que spirituelle). Tout cela nous interroge, comme s'interrogeait le Moyen-Âge et le début de l'époque moderne, sur la nécessité du mal ou des monstres dans le monde. L'ordre des choses est-il ambigu, le bien ou le mal en est-il l'origine ? Nous nous apercevons ici que le portrait de monstre dans la littérature médiévale est loin d'être gratuit et le simple résultat d'un goût pour le grotesque, mais il témoigne d'une réflexion théologique. Dans l'esprit médiéval, le corps est censé être mimétique de l'âme et de l'ordre du monde. D'où par exemple la codification extrêmement symbolique des supplices dans le système pénal. Le corps est un signifiant. Ainsi, le combat du chevalier contre l'être hideux est le combat de l'homme contre l'autrui qu'il ne comprend pas, contre la sauvagerie qu'il veut réintégrer dans la politesse et le cours normal des choses.

=> Avec le christianisme et ses notions du bien et du mal, on attribue plus que jamais la difformité, comme tout phénomène inexpliqué, à Dieu ou au Diable. On estimait par exemple que la punition divine produisait les enfants malformés. L'on peut retrouver ici les conceptions païennes qui faisaient de la personne monstrueuse un avertissement quant aux calamités. Monstre a d'ailleurs une double étymologie : "Monstrare" (ce que l'on pointe du doigt comme différent), et "Moneo" (j'avertis).

La Bible a écrit: Certains passages de l'Ancien Testament ne sont pas en reste dans cette perception très dure des gens difformes : « Faisons l'homme à notre image, a dit Dieu. » Ou encore dans le Lévitique : « Tout homme qui a en lui une tare ne peut approcher, qu'il soit aveugle, boiteux, défiguré ou disproportionné, ou bien un homme bossu ou atrophié, s'il a une tâche, s'il est galeux ou dartreux, tout homme qui a en lui une tare ne s'avancera pas pour offrir des sacrifices à Yahvé. »

Chaque partie du corps affublé d'un handicap est associé à tel ou tel péché, à tel ou tel châtiment de l'enfer. Il valait par ailleurs mieux éviter de rencontrer une de ces personnes difformes, car leur vue annonçait un malheur. Et s'il se produisait effectivement une calamité, il est parfois arrivé que ces personnes différentes soient soumises à la question, qui leur faisait inévitablement avouer un commerce avec le diable… Ce genre de croyances a été consacré par un arrêt de la Sorbonne en 1318, puis par Jacques Spranger, grand inquisiteur d'Allemagne, ou encore le pape Innocent VIII. Cela eut souvent pour résultat la destruction impitoyable des enfants difformes dès tous petits, et parfois même de la mère…

Durant tout le Moyen-Âge, et jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, si les invalides survivaient (chose déjà rare), puis s'ils n'étaient pas tués à la naissance, ou abandonnés, ou qu'ils avaient échappé aux persécutions évoquées plus haut, ils rejoignait souvent des bande de truands, ou devenaient mendiants, vagabonds. Dans le meilleur des cas : bouffons (On en parle plus en détail en abordant le XVIe siècle.) ou employés de foire.


=> Malgré tout, la fascination et parfois l'admiration pour les invalides ne disparaît pas. On a déjà évoqué plus haut la pensée de saint Augustin, qui continue à avoir de l'influence au Moyen Âge, mais sera surtout revivifié au XVIe et au XVIIe siècle. La personne difforme peut être respectée comme signe, comme énigme, parfois comme porteuse de dons ou d'une lucidité supérieure. Cela paraît quelquefois dans la littérature mais demeure fort rare cependant dans la pratique… On a néanmoins le cas intéressant de la fête des fous, où aliénés et handicapés sont mis à l'honneur.


=> La fête des Fous est une dérivation de ce qui était à la base « la fête des Innocents » ou encore la « Fête des sots » : un événement en l'honneur des personnes faibles ou simples d'esprit, bref : des personnes ayant besoin de l'aide du Christ. En a découlé, par confusion et dérivation, la mise à l'honneur des déments, des possédés et des disgraciés. L'attitude de la société est ambiguë envers ces personnes : rejetées, craintes, humiliées (par exemple on affuble les déments du costume spécial qu'on connaît = marotte et bonnet à grelots + un habit à franges, on les fait courir dans la rue, etc.), considérées comme diaboliques car elles sont un retour au bestial... et en même temps elles sont mises à l'honneur pendant ces fêtes en tant qu'elles suscitent la compassion et sont liées au divin à leur façon. Cet intérêt pour les personnes déviantes amène une vraie libération dans les fêtes populaires, et les renversements carnavalesques dont parle Bakhtine. Ainsi pendant ces fêtes, folies collectives, impertinences et bouffonneries sont permises. Elles font même preuve d'une forme de sagesse en tant qu'elles critiquent les mauvaises mœurs des autorités. Mais ces dernières tolèrent dans une certaine mesure et concèdent ces licences au peuple pour qu'il se défoule. Le caractère cathartique est nécessaire au maintien de l'ordre. Or ces fêtes permettaient à l’Église d'allier religion et culture populaire, plutôt que de les combattre.

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Atissa
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Re: [Histoire] Une petite histoire du handicap et de la difformité, à partir d'extraits littéraires

Message  Atissa le Jeu 3 Sep 2015 - 13:34

III. Le XVIe siècle, en compagnie d'Ambroise Paré, de Montaigne... et des bouffons.

=> Au XVIe siècle, beaucoup de textes s'attaquent à une tentative de classification scientifique des phénomènes humains. Le plus célèbre d'entre eux, Des Monstres et prodiges, par le chirurgien Ambroise Paré, est un mélange déconcertant d'idées parfois très superstitieuses, et d'hypothèses d'une grande modernité (sur les semences notamment, Paré a des intuitions – certes avec des termes très éloignés – de ce qui donnera les études génétiques). Il condense le flou et le grand traumatisme intellectuel qui caractérise le XVIe siècle, avec la Révolution Copernicienne, la transition douloureuse entre la pensée des Antiques et les prémices de la modernité.
=> On perçoit l'esprit désemparé de Paré (pardon....) devant les individus difformes, toujours dans un équilibre fragile entre sa qualité d'homme de science et sa foi chrétienne. Parfois ses arguments relèvent du religieux. Paré hésite entre les différentes traditions. Sa qualité de chrétien parfois conforte, parfois entre en conflit avec ses curiosités chirurgicales. Peut-être n'ose-t-il pas non plus aller au bout de certaines intuitions, à une époque où l'inquisition est particulièrement virulente, tant l’Église se sent menacée aussi bien par la Réforme que par les nouvelles idées de la Révolution Copernicienne. (Nota-Bene au passage... Un cliché historique tenace affuble souvent le Moyen-Âge d'un caractère particulièrement sombre, et tout bon roman médiéval populaire qui se respecte montre des inquisiteurs lubriques et sadiques, torturant des sorcières – rousses bien sûr – à tour de bras... Non, c'est aux XVIe et XVIIe siècle qu'on a le plus de persécutions de sorciers, de sorcières, d'hérétiques en tous genres, de créatures du diable d'invalides et de personnes difformes.) Bref, voici des extraits du Traité des Monstres et des Prodiges d'Ambroise Paré...

Ambroise Paré, dans 'Des Monstres et des prodiges' a écrit: MONSTRES sont choses qui apparoissent outre le cours de Nature (et sont le plus souvent signe de quelque malheur à advenir) comme un enfant qui naist avec un seul bras, un autre qui aura deux testes, et autres membres outre l'ordinaire. Prodiges, ce sont choses qui viennent du tout contre nature, comme une femme qui enfantera un serpent, ou un chien, ou autre chose contre nature.
[...]
« Davantage, j'ai encore recueilli plusieurs monstres, tant de ceux qui sont produits au corps des hommes et femmes, que d'autres animaux terrestres, maritimes et des volatiles : et ai fait tailler leurs figures et portraits, afin que chacun reconnaisse la grandeur de la nature, chambrière de ce grand Dieu. »
[…]
Il y a des monstres qui naissent moitié de figure de bestes et l'autre humaine, ou du tout retenans des animaux, qui sont produits des Sodomites et Atheistes qui se joignent et desbordent contre nature avec les bestes, et de là s'engendrent plusieurs monstres hideux et grandement honteux à voir et à en parler ; toutefois la déshonneteté gist en effect et non en paroles […] Il y a des choses divines, cachées et admirables aux monstres, principalement à ceux qui adviennent du tout contre nature : car à iceux les principes de Philosophie faillent, partant on n'y peut asseoir certain jugement.


=> L'originalité d'Ambroise Paré réside dans sa volonté de classifier les monstres, attitude qui anticipe les travaux des Lumières et que poussera à l'extrême la science du XIXe siècle. Mais Paré ne classe pas encore les monstres comme le feront les chercheurs des XVIIIe et XIXe siècles, en fonction des types de malformations. Il les organise selon les causes. Le chirurgien évoque d'abord des causes divines, ensuite des causes dues à la quantité de semences, puis des causes dues à l'imagination, aux traumatismes, à l'hérédité, au mélange de semences, aux supercheries des mendiants et enfin au diable. On voit bien ici comme se mêlent la pensée herméneutique et religieuse médiévale, et les prémices des recherches scientifiques et modernes.

Ambroise Paré, dans 'Des Monstres et prodiges' a écrit: Cest oiseau est dict Autruche, et est le plus grand de tous, tenant quasiment du naturel des bestes à quatre pieds, fort commun en Afrique, et en Ethipoie ; il ne bouge de terre pour prendre l'air, neantmoins passe un cheval de vitesse ; c'est un miracle de nature, que cet animal digere indifferemment toutes choses ; ses œufs sont d'une merveilleuse grandeur, jusques à en faire des vases ; son pennage est fort beau, comme chacun peut cognoistre et voir par ce portraict.


=> Un autre phénomène très intéressant ici : Paré classe parmi les monstruosités les animaux que nous disons aujourd'hui ''exotiques''. Relevant à l'époque de la quasi légende, observés seulement par quelques rares voyageurs, ils ont un statut mystérieux. L'émerveillement de Paré est palpable. L'on retrouve ce lien inconscient, présent depuis l'Antiquité, entre exotisme et monstruosité.

Ambroise Paré, dans 'Des Monstres et prodiges' a écrit: « J'ai souvenance, étant à Angers, en 1525, qu'un méchant coquin avait coupé le bras d'un pendu, encore puant et infecté, lequel il avait attaché à son pourpoint, étant appuyé d'une fourchette contre son côté, et il cachait son bras naturel derrière son dos, couvert de son manteau, afin qu'on estimât que le bras du pendu était le sien propre, et il criait à la porte du temple qu'on lui donnât l'aumône en l'honneur de Saint-Antoine. Un jour du Vendredi Saint, le monde, voyant ainsi le bras pourri, lui faisait aumône, pensant qu'il fût vrai. Le coquin ayant par longue espace de temps remué se bras, enfin se détacha et tomba en terre, où tout subi le relevant, fut aperçu de quelques uns avoir deux bons bras, sans celui du pendu ; alors fut mené prisonnier, puis condamné à recevoir le fouet, par l'ordonnance du Magistrat, ayant le bras pourri pendu à son col, devant son estomac, et banni à jamais hors du pays. »


=> Paré dérive ici sur un autre type d'excroissances par rapport à son sujet : les infirmes simulés ou ''fabriqués'' (pratique courante pour la mendicité, on en parlera plus longuement en abordant Victor Hugo). On sort vraiment du traité scientifique ici pour être dans un texte quasi théâtral, très dynamique, presque construit comme un apologue – avec le châtiment final, et la morale sous-entendue.

=> Si un autre auteur a bien aussi une fascination immense pour la difformité, c'est Montaigne. Lui-même se considère comme un monstre difficile à décrypter, et désigne son travail d'écriture comme un objet monstrueux. Ses essais sont un assemblage très hybride Plusieurs passages abordent par ailleurs la déformation du corps.

Montaigne, dans 'Les Essais' a écrit: « Quelques indices que le mot du monstre vient de ''monstrer'', à cause qu'il monstre et signifie quelque chose qui doit advenir : d'autres disent que c'est à cause qu'on monstre, et que l'on fait voir ordinairement au peuple de tel spectacle. »

On retrouve la polysémie ambiguë du mot. En 1580, miracle et monstres sont synonymes. L'enveloppe charnelle déformée est repoussante mais excitante et porteuse de sens. On va le voir, Montaigne glorifie les personnes difformes, il leur accorde une grande beauté et un sens philosophique.

Badass Montaigne, dans 'Les Essais', chapitre 'Des Boiteux' a écrit: « On dit en Italie en commun proverbe, que celui là ne connaît pas Vénus en sa parfaite douceur, qui n'a pas couché avec une boiteuse. La fortune ou quelque particulier accident ont mis il y a longtemps ce mot en la bouche du peuple. Et se dit des mâles comme des femelles : car la reine des Amazones répondit au Scythe qui la conviait à l'amour ''le boiteux le fait le mieux''. »

Vous voilà informés. Je suis libre.

Montaigne, dans 'Les Essais\", chapitre 'D'un enfant monstrueux' a écrit: « Ce conte s'en ira tout simple : car je laisse aux médecins d'en discourir. Je vis avant hier un enfant que deux hommes et une nourrice, qui se disaient être le père, l'oncle, et la tante, conduisaient, pour tirer quelque sou de le montrer, à cause de son étrangeté. […] Au dessous de ses tétins, il était pris et collé à un autre enfant, sans tête, et qui avait le conduit du dos estropié, le reste entier : car il avait un bras plus court. [...] Ils étaient joints face à face, comme si un plus petit enfant en voulait accoler un plus grand. La joincture et l'espace par où ils se tenaient n'était que de quatre doigts, ou environ, de sorte que si vous retroussiez cet enfant imparfait, vous voyiez au dessous le nombril de l'autre : ainsi la couture se faisait entre les tétins et son nombril. [...] Ce qui n'était pas attaché, comme bras, fessier, cuisses et jambes, de cet imparfait, demeurait pendant sur l'autre, et lui pouvait aller jusques à mi jambe.
Ce double corps, et ces membres divers, se rapportant à une seule teste, pourraient bien fournir de favorable prognostique au Roy, de maintenir sous l'union de ses lois, ces parts et pièces diverses de notre Etat : mais de peur que l'événement ne le démente, il vaut mieux le laisser passer devant.
[…]

(Maintenant, probablement un de mes passages préférés... ^^)

Ceux que nous appelons monstres ne le sont pas à Dieu, qui voit en l'immensité de son ouvrage, l'infinité des formes qu'il y a comprises. Et est à croire, que cette figure qui nous estonne, se rapporte et tient à quelque autre figure de même genre, inconnue à l'homme. De sa toute sagesse, Il ne part rien que bon, et commun, et reglé : mais nous n'en voyons pas l'assortiment et la relation.
Quod crebro videt, non miratur, etiam si, cur fiat nescit. Quod ante non vidit, id, si evenerit, ostentum esse censet. [ ''Ce qu'il voit fréquemment ne l'étonne pas même quand il en ignore la cause, mais dès que se produit quelque chose qu'il n'a jamais vu, il en fait un prodige.'' Cicéron, La Divination].
Nous appelons contre nature, ce qui advient contre la coutume. Rien n'est que selon elle, quel qu'il soit. Que cette raison universelle et naturelle, chasse de nous l'erreur et l'estonnement que la nouvelleté nous apporte.


Pour visualiser, parce que texte n'est pas évident, l'enfant décrit par Montaigne devait ressembler à un phénomène comme ceci, avec quelques années de moins...:



Aujourd'hui, la tératologie appelle ce phénomène ''le jumeau parasite'' : un corps jumeau attaché à son frère, mais incomplet et souvent atrophié, la plupart du temps inerte, mais quelquefois bien vivant.


Ici, le premier paragraphe relève de la description clinique, telle que pourrait la faire Ambroise Paré. Par la suite, Montaigne, non sans ironie, parodie les interprétations politico-divinatoire et religieuses que l'on a encore coutume de faire devant les gens difformes. Enfin, les trois derniers paragraphes relèvent de la réflexion philosophique, où apparaît le grand relativisme de Montaigne. L'on peut retrouver fortement ici les pensées qu'avait déjà Saint Augustin.


=> Pour terminer sur un point plus historique, le XVIe siècle a été tout particulièrement féru de bouffons. Certains sont restés célèbres, comme Triboulet, le bossu de François Ier. Les Cours espagnole et italienne en comptaient beaucoup (au XVIe comme au XVIIe siècle), en témoignent les tableaux de  Véronèse, de Fontana. Et de Vélasquez au début du XVIIe siècle. Pour ce qui est de la fiction, vous pouvez aller voir du côté de Pantagruel de Rabelais, qui met en scène le bouffon Sire Joan.
=> Comme l'écrira Victor Hugo, « pourquoi des monstres ? Pour rire. » Dès le XVIe siècle il semble se produire une glorieuse affirmation du rire et de l'expression des fonctions du corps jugées les plus ridicules. On donne à la bouffonnerie ses lettres d'or dans la littérature, et le personnage du bouffon devient une figure de philosophie. À la Renaissance, la culture populaire, l'imaginaire du corps et particulièrement du corps disgracieux est revalorisé : le grotesque et les figures de laideur ne sont plus seulement populaires, réservées à la farce, aux fabliaux. Cette esthétique littéraire est offerte au public très cultivé.

=> En quoi rire touche-t-il de près à l'infirmité ? Quel rire ? Un rire d’échappatoire à l'angoisse. Aux XVIe et XVIIe siècles, la place sociale du monstre était un rôle comique provoquant un rire de divertissement à la fois au sens de jeu et au sens pascalien. Monstres de foire, infirmes et bouffons faisaient le bonheur des foules et des Grands. En découlent des dérives scabreuses. Certans contre-font les infirmes dans des mises en scène étonnantes. Pire encore, dans toute l'Europe des groupes de commerçants se spécialisaient dans la fabrication et la vente de phénomènes humains.
=> La vision de le personne difforme comme moteur de rire, de distraction, de jeu, apparaît clairement dans la peinture italienne du XVe au XVIIe siècle. Par exemple Véronèse, dans Le Repas chez Levi, représente un nain-bouffon. La composition du tableau interroge : la couleur rouge rapproche le costume du nain et celui de l'homme d’Église. Le monstre ne pointe-t-il pas les difformités cachées de ses supérieurs ? N'y a-t-il chez lui plus qu'une fonction de distraction ?

=> Le rire qu'on cherche à susciter par les spectacles des monstres bouffons est un rire d'amusement anesthésiant. Mais le besoin de monstres va bien au delà d'un simple jeu. Pour les psychiatres, comme l'explique Martin Monestier dans son ouvrage Les Monstres, nobles et rois aimaient s'attacher des monstres d'abord parce que le bouffon est un défouloir, mais pas seulement : il existe un mécanisme dans l'inconscient de l'homme puissant, qui accorde à la créature déviante « une auréole métaphysique, aussi troublante que fascinante. » Elle est une créature insaisissable, et se l'attacher c'est étendre son pouvoir jusqu'à rendre l'étrange festif. Or le monstre bouffon, « par son intuition des désirs et des faiblesses de son maître », représente un double du noble puissant. Par cette position privilégiée il peut taquiner, voire critiquer son maître. Ainsi la monstruosité aide à voir le monde différemment et avec une certaine sagesse, si bien que les personnes disgracieuses sont mises presque à l'égal des plus puissantes dans les portraits du Vélasquez. Avoir un homme difforme auprès de soi, c'est un message politique et une forme de contrôle positif – pour parler comme Foucault, que nous évoquerons plus tard : le prince saura protéger son peuple comme il protège et réintègre la créature difforme, le prince maîtrise même le hors-normes. Ainsi, le monstre est réintégré à un ordre souverain.

=> Qu'en est-il aujourd'hui ? Rit-on toujours de la difformité ? Il semble que dans notre époque, l'invalide, le phénomène humain soit avant tout gênant, et non plus drôle comme à la Renaissance et au début du Grand Siècle. C'est que le rationalisme est passé par là, et que nos sociétés sont de moins en moins dans la transcendance. Dès lors, un invalide est seulement un ''raté'' qui fait peur ou pitié et qu'il faut guérir. Il a perdu son aura mystique, pour le meilleur (nous n'avons plus chaud au derrière quand des catastrophes se produisent...) mais aussi des fois pour le pire. Nos fictions et nos films foisonnent de monstres fantastiques, mais notre époque fait encore un énorme blocage sur les personnes invalides, et surtout difformes. Cela commence tout juste à se décoincer depuis une petite dizaine d'années. Est-ce une lâcheté ou une commodité consistant à charger des créatures imaginaires de nos peurs et de nos actes ? « À présent, le monstre de fiction est l'une des formes de notre démission » écrit Claude Kappler dans Le Monstre, pouvoir de l'imposture.


=> Une autre belle illustration de la fascination de la Renaissance pour la monstruosité et pour l'infirmité, en cela qu'elles représentent un autre ordre qui bouleverse l'ordre traditionnel : un poème de Ronsard : « Imitation de Martial » (1567) dans la veine des comiques antiques, dans les Pièces retranchées (tiens donc...) des Amours :

Ronsard a écrit:
Ha ! Maudite Nature, pourquoi m'as tu fait
Si droitement formé d'esprit et de corsage ?
Que ne m'as-tu fait nain, ou chevelu sauvage ?
Niais, badin ou fol, ou monstre contrefait ?

Si j'étais nain, j'aurai toute chose à souhait,
J'aurai soixante sols par jour et davantage,
J'aurai faveur du roi, caresse et bon visage,
Bien en point, bien vêtu, bien gras et bien refait !

Ah ! Que vous fûtes fols, mes parents, de me faire
Pauvre écolier latin ! Vous deviez contrefaire
Mon corps, ou me nourrir à l'école des fous.

Ah ! Ingrates chansons, ah malheureuses muses !
Rompez-moi par dépit flûtes et cornemuses,
Puisque aujourd'hui les nains sont plus heureux que nous !


L'auteur retourne le gant et porte un regard cynique sur la place des monstres et des infirmes, presque chanceux dans les grâces que certains d'entre eux ont auprès des Grands. C'est aussi dans une dimension cosmique que la Renaissance s'intéresse aux invalides : dans le système très analogique de l'époque, le monde est un macrocosme dont l'homme est une représentation par son corps, et le tout est aussi en harmonie avec Dieu. Ainsi, le monstre est une figure de choix pour exprimer les malaises d'une époque qui voit s'ébranler toutes ses certitudes cosmologiques avec la révolution astronomique. Tout est complètement retourné, la terre n'est plus le centre de l'univers, l'univers n'est plus clos, l'homme n'est plus le centre de cet univers... Par ailleurs, tout est pris dans un « perpetuum mobile » : tout se transforme sans cesse dans l'univers selon la pensée de l'époque (dans la lignée d'Héraclite et des pré-socratiques), ainsi les peintres comme les auteurs représentent-ils des êtres difformes et hybrides, à mi-chemin entre l'homme, la bête et même le monde végétal.


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Dernière édition par Atissa le Sam 18 Juin 2016 - 18:23, édité 1 fois
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Re: [Histoire] Une petite histoire du handicap et de la difformité, à partir d'extraits littéraires

Message  Atissa le Sam 18 Juin 2016 - 19:04

IV. Le régime des disgraciés sous l'Ancien Régime.


=> Au Grand Siècle en France, la mascotte en la matière de littérature et d'invalidité est le poète Paul Scarron, premier époux de Françoise Scarron, future Madame de Maintenon et reine, la dernière femme de Louis XIV et pas moins que cela. Connu essentiellement pour sa parodie de L'Enéïde, il est aussi l'auteur du Roman Comique, grosse parodie là aussi des romans de cape et d'épée, où le corps grotesque a une place centrale. Les personnages sont des comédiens, dont les corps et les costumes semblent faits de bric et de broc, certains sont tordus, boiteux, ou d'une taille aussi ridicule que leur excitation. Il y aurait trop à citer dans cette fiction, alors je me contenterai plutôt de trois textes de Scarron sur lui même. Des textes où son autodérision vis à vis de son handicap – il était paralytique, tordu et en fauteuil roulant – est assez cyranienne. L'on vient d'ailleurs à Cyrano (le vrai, qui inspirera Edmond Rostand) juste après.

Scarron, dans "Au Lecteur qui ne m'a jamais vu" a écrit: Lecteur, qui ne m’as jamais vu et qui peut-être ne t’en soucies guère, à cause qu’il n’y a pas beaucoup à profiter à la vue d’une personne faite comme moi, sache que je ne me soucierais pas aussi que tu me visses si je n’avais appris que quelques beaux esprits facétieux se réjouissent aux dépens du misérable et me dépeignent d’une autre façon que je suis fait. […]
Au défaut de la peinture, je m’en vais te dire à peu près comme je suis fait. J’ai trente ans passés, comme tu vois au dos de ma chaise. Si je vais jusqu’à quarante, j’ajouterai bien des maux à ceux que j’ai déjà soufferts depuis huit ou neuf ans. J’ai eu la taille bien faite, quoique petite. Ma maladie l’a raccourcie d’un bon pied. Ma tête est un peu grosse pour ma taille. J’ai le visage assez plein, pour avoir le corps très décharné ; des cheveux assez pour ne porter point de perruque ; j’en ai beaucoup de blancs en dépit du proverbe. […]
Mes jambes et mes cuisses ont fait premièrement un angle obtus, et puis un angle égal, et enfin un aigu. Mes cuisses et mon corps en font un autre et, ma tête se penchant sur mon estomac, je ne représente pas mal un Z. J’ai les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi bien que les bras. Enfin, je suis un raccourci de la misère humaine. Voilà à peu près comme je suis fait. Puisque je suis en si beau chemin, je te vais apprendre quelque chose de mon humeur ; […]
J’ai toujours été un peu colère, un peu gourmand et un peu paresseux. J’appelle souvent mon valet sot et un peu après Monsieur. Je ne hais personne ; Dieu veuille qu’on me traite de même. Je suis bien aise quand j’ai de l’argent, et serais encore plus aise si j’avais la santé. Je me réjouis assez en compagnie ; je suis assez content quand je suis seul. Je supporte mes maux assez patiemment ; et il me semble que mon avant-propos est assez long et qu’il est temps que je finisse.


Scarron, "Le chemin de Marest" a écrit:
Revenez, mes fesses perdues,
Revenez me donner un cul.
En vous perdant j’ai tout perdu.
Hélas ! qu’êtes-vous devenues ?
Appui de mes membres perclus
Cul que j’eus et que je n’ai plus…


Scarron, pour son épitaphe a écrit:
Celui qui ci maintenant dort
Fit plus de pitié que d’envie,
Et souffrit mille fois la mort
Avant que de perdre la vie.
Passant, ne fais ici de bruit,
Prends garde qu’aucun ne l’éveille ;
Car voici la première nuit
Que le pauvre Scarron sommeille.


=> Cyrano de Bergerac est l'autre grand auteur burlesque du XVIIe siècle. Réputé pour son nez d'une taille ridicule dont Edmond Rostand fera un trait marquant et une blessure pour le héros de sa pièce, le véritable Cyrano de Bergerac est surtout l'auteur d'un diptyque de romans scientifiques, où il défend avec humour les théories de la Révolution copernicienne et recourt donc souvent pour cela à la figure du monstre (voir dernier paragraphe du post supra : l'homme difforme comme figure de choix du décentrement scientifique). Dans ce roman, Dyrcona veut prouver à ses amis que la Lune est un monde comme notre Terre, auquel notre Terre sert pareillement de Lune. Il s'embarque donc pour la Lune, où toutes les valeurs connues du narrateur sont renversées. Les Lunaires se révèlent aussi butés que les hommes, se prétendent au centre de l'univers, et réduisent le pauvre Dyrcona (dont le corps est différent, et donc apparaît monstrueux aux yeux des Lunaires) à l'état de bête de cirque.

Cyrano de Bergerac, dans "Les Etats et Empires de la Lune" a écrit:

Quand ce peuple me vit passer, me voyant si petit (car la plupart d'entre eux ont douze coudées de longueur), et mon corps soutenu sur ses deux pieds seulement, ils ne purent croire que je fusse un homme, car ils tenaient, eux autres, que, la Nature ayant donné aux hommes comme aux bêtes deux jambes et deux bras, ils s'en devaient servir comme eux.

[...]

Ils disaient donc – à ce que je me suis fait depuis interpréter – qu'infailliblement j'étais la femelle du petit animal de la reine. […] un certain bourgeois qui gardait les bêtes rares supplia les échevins de me prêter à lui, en attendant que la reine m'envoyât quérir pour vivre avec son mâle. On n'en fit aucune difficulté. Ce bateleur me porta en son logis, il m'instruisit à faire le godenot, à passer des culbutes, à figurer des grimaces ; et des après-dîner faisait prendre à la porte de l'argent pour me montrer


Avec cet humour et ce renversement de situation, Cyrano se place dans le sillage relativiste de Montaigne et emploie la figure de l'homme difforme comme démonstration de la vanité des jugements humains : notre terre pourrait être la lune d'une autre peuple, comme chacun est le monstre de quelqu'un d'autre.

Cyrano de Bergerac, dans "Les Etats et Empires de la Lune" a écrit: Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d'un pays que je ne connaissais point. J'avais beau promener mes yeux, et les jeter par la campagne, aucune créature ne s'offrait pour les consoler. […] je rencontrai deux fort grands animaux, dont l'un s'arrêta devant moi, l'autre s'enfuit légèrement au gîte (au moins, je le pensai ainsi à cause qu'à quelque temps de là, je le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cents de même espèce qui m'environnèrent). Quand je pus les discerner, je connus qu'ils avaient la figure et le visage comme nous. Cette aventure me fit souvenir que jadis, j'avais ouï conter à ma nourrice des sirènes, des faunes et des satyres. De temps en temps, ils élevaient des huées si furieuses, causées sans doute par l'admiration de me voir, que je croyais quasi être devenu monstre.


Cyrano lutte ici contre l'anthropocentrisme et l’égocentrisme culturel. Autrui apparaît comme un animal, puis c'est par son visage que s'effectue la reconnaissance, avant que le jeu de renversement ne place l'homme lui-même dans la position du monstre, digne des grottes de Montaigne, des légendes, des phénomènes prisés par les cabinets de curiosités. Chez Cyrano, plusieurs mondes égalent plusieurs vérités – autant dire pas de vérité. Peut-être y a-t-il autant de mondes que de sujets, puisque chacun construit son monde selon ses connaissances relatives. Dès lors, il devient absurde de préjuger de qui est le monstre et l'animal, et qui est l'homme. Il en va de même pour la connaissance de notre essence – cette essence qui pose problème dans Les États et empires de la Lune puisque pendant son procès, on ne parvient pas à définir la nature de Dyrcona, au même titre qu'un monstre est indéfinissable.

Dans Contingence, ironie & solidarité, Richard Rorty écrit : « Autrement dit, elle [l'essence] est le fruit de la tentation de privilégier un langage parmi la multitude de ce que nous employons habituellement pour décrire le monde où nous décrire. [...] Mais si nous pouvions jamais nous faire à l'idée que, pour l'essentiel, la réalité est indifférente aux descriptions que nous en donnons, et que le moi humain se créé par l'usage d'un vocabulaire plutôt qu'il ne s'exprime, convenablement ou non, dans un vocabulaire, nous aurions enfin assimilé ce qu'il y avait de vrai dans l'idée romantique que la vérité se fabrique plutôt qu'elle ne se trouve. »
Ainsi, il existe autant de perceptions, de mondes et de vérités que de sujets. Mais chaque groupe a tendance à croire que son vocabulaire est le vrai, que tout autre est anormal. Dès lors autrui est un monstre de foire, comme Dyrcona, si l'on n'accepte pas de se livrer à une variation de perspective.

Dyrcona rencontre également d'autres monstres, qui revêtent presque une dimension héroïque sous sa plume :

Cyrano de Bergerac, dans "Les Etats et Empires du Soleil" a écrit: Certes je l'avoue, quand j'aperçus marcher fièrement devant moi cette pomme raisonnable, ce petit bout de nain pas plus grand que le pouce, et cependant assez fort pour se créer soi-même, je demeurai saisi de vénération.


Cyrano se place tout à fait dans la continuité du rire-sage. L'auteur transforme une situation terrible, celle des invalides et gens difformes réduits à des états d'attraction, en une source d'inspiration comique et dénonciatrice. Par cette valorisation héroï-comique de la personne contrefaite, celle-ci est voisine de Démocrite (ce philosophe que tout le monde croyait fou parce qu'il riait des folies humaines, seul homme sage) : celui qui est montré, mais aussi celui qui montre, qui avertit par le rire. Il alerte les hommes sur leurs déviances, d'où des termes comme "remonstrances". En outre, la figure monstrueuse de Silène, hideuse à l'extérieur mais grande par l'esprit au delà du rire dégradant, est associée parfois à Démocrite. Ce dernier est une figure du double, comme les siamois qui fascinaient le XVIe siècle et étaient étudiés par Ambroise Paré. Or Silène, figure tératologique, est très employé par l'humanisme. Il est aussi exploité pour évoquer Socrate, réputé fort laid, mais à l'esprit sublime. Ainsi le monstre a une double portée. Il fait rire la foule médiocre qui s'en amuse, non sans moquerie et défoulement. Mais qui cherche plus loin peut avoir, devant le monstre, un rire-sage qui glorifie le difforme.


=> Sous Louis XIV, les moralistes exploitent aussi la figure de l'homme difforme. Notamment La Bruyère dans ses Caractères, où les malformations, souvent associées au monde animal, sont les représentations des vices et des ridicules de l'homme et de la société. Ici, l'invalide n'est plus une figure d'admiration, mais un repoussoir, une métaphore exploitée dans un projet moral. On retrouve ce même effet dans la peinture de l'époque, dans les croquis de physiognomonie, les grotesques de Callot, et déjà au siècle précédent chez Bosch. Une exploitation de l'infirmité sans doute pas étonnante, à une époque où se construit un pouvoir fort qui centralise les savoirs, les organise, et érige une norme classique aussi bien dans la morale que dans les esthétiques artistiques.


=> L'invalide me semble beaucoup plus discret au siècle suivant, outre quelques brèves apparitions par exemple dans le Candide de Voltaire : l'esclave mutilé, les femmes aux fesses mordues par des singes... Des figures difformes sont épisodiques, mais pas avec cette dimension jouissive et carnavalesque qu'on a observé jusqu'à présent. On note quelques figures de nains ou de géants, mais plutôt avec une portée philosophique, car là aussi la variation de taille implique une variation de regard sur le monde.


=> Le cas Rousseau.


Pourtant l'un des plus grands penseurs des Lumières, mais extrêmement ambigu dans beaucoup de points de sa pensée, Rousseau est loin d'être tendre avec la question de l'invalidité. Il fait très vite un sort aux gens handicapés dans l’Émile ou De l'éducation :

Dès les premières lignes de L'Émile, on constate que le traité s'ouvre sur la métaphore filée de la déformation et du corps mutilé, la défiguration étant une image récurrente, obsessionnelle même chez Rousseau qui craignait toujours sa propre déformation par ses ennemis :

Rousseau, dans "l'Emile" a écrit: « Tout est bien sortant des mains de l'auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. […] Il mutile son chien, son cheval, son esclave ; il bouleverse tout, il défigure tout, il aime la difformité, les monstres ; il ne veut rien tel que l'a fait la nature, pas même l'homme ; il le faut dresser pour lui comme un cheval de manège. » (Page 35, livre premier.)

Ainsi, Rousseau exploite les métaphores de la difformité, un thème qui semble le marquer, mais par ailleurs des pages de son traité sont assez terribles au sujet des corps infirmes...

Rousseau, dans "L'Emile" a écrit: « Ce traité fait d'avance suppose un accouchement heureux, un enfant bien formé, vigoureux et saint. Un père n'a point le choix et ne doit point avoir de préférence dans la famille que Dieu lui donne : tous ses enfants sont également ses enfants ; il leur doit à tous le même soin et la même tendresse. Qu'ils soient estropiés ou non, qu'ils soient languissants ou robustes, chacun d'eux est un dépôt dont il doit compte à la main dont il le tient, et le mariage est un contrat fait avec la nature aussi bien qu'entre les conjoints. Mais quiconque s'impose un devoir que la nature ne lui a point imposé, doit s'assurer auparavant des moyens de le remplir ; autrement il se rend comptable même de ce qu'il n'aura pu faire. Celui qui se charge d'un élève infirme et valétudinaire change sa fonction de gouverneur en celle de garde-malade ; il perd à soigner une vie inutile le temps qu'il destinait à en augmenter le prix. […] Je ne me chargerai pas d'un enfant maladif et cacochyme, dût-il vivre quatre-vingt ans. Je ne veux point d'un élève toujours inutile à lui-même et aux autres, qui s'occupe uniquement à se conserver, et dont le corps nuise à l'éducation de l'âme. Que ferais-je en lui prodiguant vainement mes soins, sinon doubler la perte de la société et lui ôter deux hommes pour un ? » (Pages 57 et 58, livre premier.)


Rousseau est ici paradoxal, comme souvent dans l’Émile. Il précise qu'un père doit s'occuper pareillement de tous ses enfants même s'ils sont infirmes, et pourtant il démontre longuement par la suite, avec des mots très durs, l'inutilité d'élever des enfants fragiles chez qui le corps est un poids pour la formation de leur esprit mais aussi pour l'ensemble de la société. Le principe de l'utilité est un des maîtres-mots de toute la formation d’Émile. Rien que dans ce passage, le terme ''utilité'' revient deux fois. Mais ici, justement, cette utilité pose tout le problème de l'éducation des enfants maladifs, infirmes ou différents. Rousseau botte en touche et sort du paradoxe par sa propre fiction, la ''preuve par l’Émile'' : il choisit pour sa part un élève sain de corps. Il écarte purement et simplement le problème... Cet exemple témoigne de la logique du traité de Rousseau. Il effectue des ''preuves par l’Émile'' mais souvent cela consiste à élaborer un traité pour une moyenne, non pour tout le monde donc... L'auteur ignore les enfants handicapés, les enfants pauvres, ne se préoccupe qu'assez peu des femmes, etc. Cette série d'éliminations pose la question : qui est éducable ? Cela ne jette-t-il pas le doute sur la méthode proposée par Rousseau ? Que fait-on avec les enfants différents ? Où situer la norme ?

Par ailleurs peut-être Rousseau, ayant lui-même tellement souffert d'avoir été un enfant maladif qui a causé la mort de sa mère et à qui son père n'a cessé de faire sentir l'absence, comme on peut le lire dans ses Confessions, écarte pour cette raison le traumatisme de l'enfant fragile ou infirme. Effectivement on découvre des phrases très dures au tout début des Confessions :

Rousseau, dans "Les Confessions" a écrit: « Dix mois après, je naquis infirme et malade ; je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs. […] Quand il me disait : ''Jean-Jacques, parlons de ta mère.'' je lui disais : ''Hé bien ! Mon père, nous allons donc pleurer'' et ce mot seul lui tirait déjà les larmes. ''Ah ! disait-il en gémissant, rends-la moi, console-moi d'elle, remplis le vide qu'elle a laissé dans mon âme.'' […] J'étais né presque mourant ; on espérait peu de me conserver. J'apportai le germe d'une incommodité. »

C'est amusant de remarquer que Rousseau a des mots pareils à l'encontre de l'infirmité dans un livre qui reprend le titre des Confessions de Saint Augustin, ou justement l'auteur était d'une modernité étonnante dans son acceptation de la différence physique ~


Quelques moyens de locomotion anciens ~


Bas de gamme :



(source : Les Monstres, le fabuleux univers des oubliés de Dieu, Martin Monestier)

mais aussi et surtout : poussettes, brouettes, jattes, absolument tout et n'importe quoi ~

High level, standing Lénius :








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Re: [Histoire] Une petite histoire du handicap et de la difformité, à partir d'extraits littéraires

Message  Atissa le Sam 18 Juin 2016 - 19:04

V. Le XIXe siècle. L'infirme chez Maupassant, Mauriac... et bien sûr Victor Hugo. Un traitement novateur, tragique et héroïque.

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Re: [Histoire] Une petite histoire du handicap et de la difformité, à partir d'extraits littéraires

Message  Atissa le Sam 18 Juin 2016 - 19:05

VI. De Nietzsche à Foucault, en passant par le théâtre de l'absurde. L'homme moderne face à l'anormal.

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Re: [Histoire] Une petite histoire du handicap et de la difformité, à partir d'extraits littéraires

Message  Atissa le Sam 18 Juin 2016 - 19:05

Bonus. Quelques références rapides (cinéma, peinture, musique, anthologies et biographies de "freaks" et d'invalides plus ou moins célèbres...) pour aller plus loin.

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